Du rayonnage à l'archive ouverte
Jadis, le monde académique s'en remettait aux éditeurs privés pour publier la littérature scientifique. Tout en déchargeant les scientifiques des aspects fastidieux de l'imprimerie et de la distribution mondiale, les éditeurs ont ainsi bâti des collections de revues prestigieuses et quasi-incontournables dans des domaines allant de la médecine à la physique nucléaire, en passant par la mécanique appliquée. Mais l'irruption de l'Internet a amené la communauté scientifique à reconsidérer la donne. En toile de fond : l'espoir de disposer d'une information librement accessible. Librement accessible ? Pas vraiment. Les publications électroniques des éditeurs commerciaux ont un coût. Nombre de bibliothèques et institutions déplorent que les prix des abonnements atteignent des altitudes stratosphériques (4), affirmant au passage ne plus pouvoir acheter toute l'information demandée par leurs chercheurs. Dans le même temps, les éditeurs sont entrés dans la course aux fusions. Conséquence : le marché est dominé par un nombre de plus en plus restreint de groupes (5) avec qui les marges de négociations se réduisent comme peau de chagrin (6). Une poigné de maison d'éditions maîtrisent un marché captif et imposent des prix à la hausse.
Première réaction des abonnés : essayer de retrouver assez de puissance pour marchander. Comment ? En se groupant au sein de consortia pour acheter de l'abonnement en gros et au meilleur prix. Couperin, la centrale d'achats française, compte ainsi plus de 200 membres, dont 23 établissements de recherche. Mais dans le monde académique, d'autres voix tirent à boulets rouges sur le modèle qui régit actuellement l'édition scientifique. Leur argument : les travaux de recherche sont financés par l'argent public puis cédés gratuitement aux éditeurs qui, au final, se font payer grassement pour permettre aux chercheurs d'accéder au contenu qu'au départ, ils avaient eux-mêmes créé. |
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“L'idée, c'est la réappropriation de la production scientifique par les chercheurs, résume Pascale Laurent, responsable du centre de documentation de l'Irisa/Inria-Rennes. Jusqu'à récemment, c'était une démarche individuelle effectuée par l'auteur à titre personnel, un mouvement incarné par quelques scientifiques (7). C’est seulement dans une phase ultérieure que les acteurs institutionnels de la recherche se sont intéressés au sujet. En 2003, à Berlin, un appel a été lancé en direction des grands organismes pour favoriser le développement des archives ouvertes. De grands établissements français comme le CNRS, l'INRIA et l'lNSERM ont été parmi les premiers signataires.” Ils ont rejoint HAL, la plate-forme libre accès lancée à l'initiative du CNRS. Avec 1 200 documents ajoutés chaque mois, cet espace de publication multidisciplines reçoit en moyenne 15% de la production scientifique nationale. Fonctionnant pour l'instant uniquement sur la base du volontariat, HAL n'impose pas aux chercheurs d'y déposer leurs travaux. Mais les choses pourraient changer. Ainsi, la DRGI, une direction du ministère de la Recherche (8), envisage “l'option” de rendre obligatoire la publication en archives ouvertes des résultats de recherches quand celles-ci ont été financées via l'ANR, l'Agence nationale de la recherche.
Même écho à Bruxelles. Dans un récent rapport (9), l'Eurab, Comité consultatif européen pour la recherche (10) recommande que “la Commission oblige tous les chercheurs financés dans le cadre du 7ème PCRD (11) à publier en accès libre les résultats des travaux bénéficiant de subventions européennes." Et ce "aussi vite que possible après leur publication, pour que cela soit disponible dans les six mois au plus tard. Les auteurs devraient déposer les post-prints (ou les versions éditeurs, en cas d'autorisation) ainsi que les métadonnées pour les articles acceptés en parution dans les journaux à comité éditorial et les actes de conférences internationales.” De plus, “la Commission devrait encourager tous les États membres à promouvoir l'archive ouverte pour toute la recherche effectuée sur fonds publics.” |
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Le rapport fait suite à une étude de janvier 2006 (12) en faveur d'une “politique européenne qui impose le dépôt en archives ouvertes, après un certain temps, des articles publiés résultant de travaux financés sur fonds européens. (…) Cet archivage ouvert pourrait devenir une condition au financement.” Craignant l'opposition du lobby des éditeurs, les partisans de l'archive ouverte ont lancé une pétition pressant la Commission “d'adopter complètement cette recommendation.” Ils demandent en particulier que Bruxelles, conditionne “urgemment” le financement à l'archivage. 24,000 scientifiques ont signé ce texte à ce jour.
À plus long terme, se profile l'objectif d'interconnecter les différentes plates-formes d'archivage qui existent dans les États membres, pour en faire une base de données européenne complètement standardisée. C'est le projet Driver : Digital Repository
Infrastructure Vision for European (13). Jusqu'à présent, 10 universités ont rejoint ce partenariat qui, pour l'Union constitue le pendant contenu au programme Géant2, une infrastructure réseau dédiée à la recherche et l'enseignement.
| D'un point de vue technique, la plupart des serveurs d'archives ouvertes (14) respectent le PMH (15), le nouveau standard mondial des bibliothèques numériques. Entre autres choses, ce protocole de collecte des métadonnées permet aux auteurs de déposer facilement leur travail sur différentes plates-formes compatibles. “On appelle cela du dépôt croisé, en anglais :
cross posting, explique Pascale Laurent. Quelqu'un peut ainsi publier sur HAL et rendre son document automatiquemnet accessible sur d'autres
sites comme ArXiv par exemple.” Mieux encore, toute cette matière première XMLisée est complètement indexée par une kyrièle d'outils de recherche allant du plus spécialisé (16) au plus ordinaire, Google compris. Cela dit, toutes les plates-formes ne sont pas encore reliées. “Nous sommes encore dans une situation intermédiaire, poursuit Pascale Laurent. Il faudra encore 10 ans avant que les choses ne se stabilisent complètement.” Les éditeurs jetteront-ils des bâtons dans les roues? “Un conflit n'est dans l'intérêt de personne. Il ne faut surtout pas mettre en guerre les chercheurs contre les éditeurs. Ça ne fait pas avancer les choses. Chacun a sa place et sa vocation.” D'autant plus que les pratiques diffèrent d'un éditeur à l'autre. “Certains autorisent les auteurs à déposer en archives ouvertes à condition que ce soit sur des serveurs institutionnels. Inversement, dans certains cas, les chercheurs ne peuvent pas publier leurs travaux sur leur propre site web. La plate-forme Sherpa a classé les éditeurs en 4 catégories (17) en fonction des restrictions qu'ils imposent aux auteurs.” L'outil permet au déposant de mieux identifier le règlement en vigueur dans les différentes maisons d'édition. |
The number of postings on HAL is fast rising. |
D'un autre côté, les chercheurs eux-mêmes ne partagent pas tous un fol enthousiasme pour les archives ouvertes. “Quand ils décident de publier leurs travaux, les auteurs ne choisissent pas l'endroit au hasard, explique Pascale Laurent. Ils sélectionnent la revue en fonction de trois critères : sa renommée internationale, son facteur d'impact (18) et son comité éditorial (19). Si la revue n’intègre pas une relecture par des pairs, les chercheurs vont y aller avec des pincettes. Souvent, avant de déposer, ils vont attendre que le papier ait été publié quelque part ailleurs.” Néanmoins, “un des avantages de HAL, c'est qu'il permet de rassembler des papiers au sein d’une revue électronique avec relecture par les pairs. Pour cela, il faut parvenir à crédibiliser ces revues en ligne. Et seul les institutions peuvent y parvenir.” Egalement ennuyeux pour beaucoup : le fait qu'on ne puisse pas retirer un pre-print une fois déposé. “C'est un aspect qui gène les chercheurs”, remarque Pascale Laurent. D'autres s'inquiètent du respect du copyright sur leurs travaux récents.
Enfin, certains s'inquiètent de l'aspect indicateurs de l'affaire. Dans son rapport, l'EURAB estime que le 7ème PC devrait intégrer “une proposition pour intégrer d'avantage, dans les classements, la prise en compte d'indicateurs d'impact résultant des archives ouvertes." Le comptage des publications et des citations constitue l'instrument de mesure essentiel de la production scientifique. Grâce à ses capacités de triage, HAL pourrait fort bien devenir un outil pour mesurer la production et les performances individuelles. “Mesurer ou contrôler ? s'interroge Pascale Laurent. Certains craignent que HAl devienne indirectement un outil de surveillance. Ce qui ne les réjouit guère. La LOLF (20) insiste sur l'utilité d'avoir des indicateurs pertinents pour estimer la valeur des investissements publics dans les projets de recherche.” Les choses deviennent plus compliquées encore quand on ajoute au problème une dimension institutionnelle. “Les auteurs et les institutions fonctionnent sur des logiques différentes. Les institutions veulent pouvoir compter leus petits. Et les comptages devront pouvoir se faire selon de multiples configurations et étiquetages : pôles universitaires, universités, facultés, laboratoires, établissements, unités mixtes de recherche, unité de formation et de recherche, etc.” Un casse-tête car “un auteur peut très bien être payé par un établissement, travailler dans un labo, appartenir à une équipe. Tout cela en même temps. Ici, à Rennes, certains chercheurs se présentent sous la casquette de l'Irisa et d'autres sous celle de l'Inria.” Et le regroupement des universités locales au sein d'une nouvelle Université européenne de Bretagne (21) compliquera encore l'affaire.
Notes
(1) Les 10 signataires sont : La Conférence des présidents d'université (CPU), la Conférence des grandes écoles (CDGE), le Centre national du machinisme agricole, du génie rural, des eaux et des forêts (CEMAGREF), le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), l'Institut national de la recherche agronomique (INRA), l'Institut national de recherche en informatique et en automatique (INRIA), French Public Research
body dedicated to human health (INSERM), l'Institut PASTEUR, l'Institut de recherche pour le développement (IRD), avec le soutien du ministère délégué à l’Enseignement supérieur et à la Recherche..
(2) Le CCSD est le Centre pour la communication scientifique directe. C'est une création du CNRS.
(3) Créé à Pékin par l'Inria et l'Académie chinoise des sciences, le laboratoire LIAMA vient de déposer à son tour sa production, soit environ 80 documents.
(4) D'après l'Association des bibliothèques de recherche, le prix des revues a augmenté de 215% entre 1986 et 2001. Une étude illustre cette envolée dans le domaine des mathématiques. Une autre s'intéresse au phénomène des couplages d'abonnements pour les journaux électroniques.
(5) Les trois principaux groupes d'édition dans le monde sont : Reed Elsevier, Springer Science+Business Media et Taylor & Francis.
(6) En 2006, le comité éditorial de la prestigieuse revue Topology a démissionné pour protester contre la politique tarifaire de l'éditeur. “Depuis que Elsevier a pris le contrôle du journal, (…) nous pensons que son prix (…) a eu des répercussions domageables sur la réputation de Topology au sein de la communauté des chercheurs en mathématiques.” Elsevier réclame 1 665 $ pour l'abonnement annuel. Début 2008, les séparatistes prévoient de lancer un nouveau titre (Journal of Topology) à 570 $.
(7) Parmi les partisans de l'archive ouverte, deux noms ont émergé. Le physicien Paul Ginsparg est connu pour avoir démarer son propre serveur de dépôts au début des années 1999. Ce fut la naissance de ArXiv, un serveur universellement connu qui héberge à ce jour plus de 400,000 e-prints en physique,
maths, informatique... Le mouvement est aussi incarné par le scientifique hongrois Stevan Harnad et son célèbre archivangelism.
(8) DRGI: Direction générale de la
recherche et de l'innovation.
(9) Rapport final, du Comité consultatif européen pour la recherche : Scientific Publication: Policy on Open Access. Décembre 2006.
(10) Eurab (European Research Advisory Board): le Comité consultatif européen pour la recherche. 45 experts qui conseillent la Commission sur la politique de la recherche.
(11) 7ème PCRD. Le 18 décembre 2006, le Conseil de l'UE a adopté le 7ème Programme Cadre pour la Recherche et le Développement technologique sur la période 2007-2013.
(12) Study on the Economic and Technical Evolution of the Scientific Publication Markets in Europe, Rapport Final, janvier 2006.
(13) Driver
(Digital Repository Infrastructure Vision for European Research) : dispostif pour une infrastructure de dépôt permettant aux chercheurs d'accéder aux archives ouvertes de façon standardisée.
(14) Pour une liste de toutes les plates-formes d'archives ouvertes dans le monde, consultez : Opendaor.org
(15) OAI-PMH signie : Open Archives Initiative - Protocol for Metadata Harvesting. Il s'agit d'un nouveau standard technique pour les bibliothèques numériques. L'initiatives pour les archives ouvertes
fait la promotion de standards et de l'interopérabilité pour faciliter la diffusion des contenus.
(16) Parmi les agents spécialisés figure Openarchives.eu Ce moteur de recherche multimédia facilite l'accès aux documents fournis par les universités, musées, bibliothèques, archives et autres institutions dans le monde. Il indexe toutes sortes de documents : textes, images, sons, vidéos, animations, logiciels, manuscrits scannés, etc.
(17) Le système de couleurs RoMEO
de Sherpa fonctionne ainsi :
Vert : le chercheur peut archiver pre-print and post-print
Bleu : le chercheur peut archiver le post-print (version finale soumise à l'éditeur)
Yellow : le chercheur peut archiver le post-print (version avant soumission)
Blanc : archivage pas prévu formellement.
(18) Classiquement, l'impact est mesuré par le nombre de citations d'un article. D'après l'OpCit, projet pour la citation ouverte, certaines études suggèrent que l'archive ouverte augmente l'impact. Pour plus d'information, voir : Open Access to Research Increases Citation Impact, Hajjem, C., Gingras, Y., Brody, T., Carr, L. and Harnad, S. (2005).
(19) Il existe dans le monde environ 24 000 revues scientifiques avec comité éditorial.
(20) LOLF
: Loi Organique Relative aux Lois de
Finances. Loi cadre sur les finances, votée en 2001, la LOLF souligne la nécessité de disposer de meilleurs indicateurs en préalable à une meilleure dépense publique. Indicasciences a été créé dans son prolongement pour analyser les indicateurs et leur pertinence. L'acteur de référence en matière d'indicateur est Thomson Scientific via son "web of knowledge" ISI et son Journal Citation Reports (JCR).
(21) En décembre 2006, les quatre universités locales et des institutions régionales ont décidé de créer l'Université européenne de Bregne. Les fondateurs en sont : l'Université de Bretagne Occidentale, l'Université
de Bretagne-Sud, l'Université de Rennes 1, l'Université Rennes 2 Haute Bretagne,
Rennes Agrocampus, INSA Rennes, ENS Cachan–Kerlann et diverses écoles de télécommunications.
(22) Le club Irisatech des institutions et des entreprises pour des transferts de technologies dans les secteurs informatique et télécommunication. Ses adhérents bénéficie de services allant de la veille technologique à des sessions de formation sur différents sujets scientifiques.
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Les articles précédents sur le centre de recherche Irisa/INRIA :
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