Vers une meilleure interopérabilité des systèmes médicaux
Ils appellent cela le Connect-a-thon. Le dernier s'est déroulé à Barcelone, en avril 2006.
Vu de loin, l'affaire ressemble à un championnat de Counterskrike, avec ses ordinateurs portables en batterie, ses joueurs absorbés et des arbitres habillés de jaune slalomant dans les travées. Sur les badges, en revanche, on peut lire : Agfa, Zeiss, Etiam, Toshiba, Fujitsu et autres HealthTronics. Une fois par an, les fabricants de matériel médical informatique se retrouvent ainsi pour une semaine test d'interopérabilité sous l'égide de l'IHE Europe.
“A Barcelone, nous avions 120 systèmes appartenant à environ 70 fabricants, explique Éric Poiseau, directeur technique del'IHE Europe, pour qui le Connect-a-thon est la partie la plus visible de son travail. Après plusieurs années au laboratoire IDM de l'Université de Rennes 1, Éric Poiseau a rejoint l'Irisa en 2006, quand l'INRIA et l'Inserm se sont rapprochés pour créer leur première équipe de recherche conjointe. En l'occurrence: VisAGeS (1). Au lieu d'intégrer cette équipe, il fut finalement décidé qu'Éric Poiseau prendrait la direction d'un projet de développement qui, lui aussi, intéressait beaucoup l'INRIA. Baptisé IHE Development , ce projet a débuté en août 2006. “L'objectif technologique de ce projet de 3 ans est de développer, en collaborations avec d'autres équipes à l'étranger, la nouvelle infrastructure de test pour les Connect-a-thons IHE. Mais il s'inscrit plus généralement dans une action nationale de l'INRIA, qui s'implique plus globalement dans IHE car il y voit un fort potentiel d'échanges et d'interactions avec les industriels du secteur de la santé sur ses problématiques, qui pourrait, à terme, bénéficier à l'ensemble des projets de recherche de l'Institut qui seront intéressés, sous la forme de collaborations ou de transfert.”
L'IHE a pour raison d'être de développer des cadres détaillés pour l'implémentation de standards de données qui puissent répondre aux besoins spécifiques du secteur médical. Elle assure aussi la promotion du déploiement de ces cadres chez les fabricants et les utilisateurs. Comme l'explique Éric Poiseau, “l'IHE aide les professionnels de santé et les industriels à travailler ensemble pour améliorer l'interopérabilité de leurs systèmes d'informatique médicale.”
Objectifs : “réduire les coûts pour tout le monde et améliorer la qualité des soins.” Par ailleurs, “cela réduit les risques pour l'acheteur. Avant la standardisation, l'acheteur pouvait préférer investir dans une gamme complète d’un seul fabricant pour disposer de machines interopérables et donc réduire les risques.” Comment cela fonctionne-t-il dans la pratique ? Les utilisateurs font remonter des propositions de profiles d'intégration aux différents comités IHE. Ces groupes de travail sélectionne les standards qui répondent le mieux aux problèmes. “Nous écrivons ensuite un cadre technique. Il s’agit de définir des standards, mais au-delà de cela des modalités d’emploi de ces standards. L’IHE restreint l’usage. Il dit comment utiliser le standard. Par exemple, pour une base de données, les modalités précisent dans quel champ exactement on doit stocker tel type d'information. On convient que tel champ correpond à telle donnée. Cela va correspondre, même si, au départ, les descriptions des champs sont différentes, car produites par des organismes différents. En fait, c’est un mode d’emploi.” Ce cadre technique est publié. Vient ensuite le temps des retours : une phase de public comments suivie par la période d'essai de l'implémentation. Au terme de ce processus, les industriels peuvent commencer l'intégration. Tout ceci constitue la phase 1. Deuxième étape : le Connect-a-thon. “L’intérêt, c’est premièrement de vérifier que la mise en pratique est réalisable. Deuxièmement, vérifier que les implémentations des produits sont les bonnes.” Ensuite, les gens de l'IHE passent à la phase trois : les démonstrations. “On va communiquer dans les congrès, par des présentations poster, des démos… On va avoir comme un mini-hôpital sur un congrès. On montre aux utilisateurs que dans les faits ça marche et qu’ils ont intérêt à l’utiliser dans leurs appels d’offres.” Le rôle du comité de développement, c’est de travailler sur la phase 2 : organiser la plateforme de test. Le Connect-a-thon se déroule tous les ans (2) mais chacun de ces événements “demande six mois de préparation”. |
Avant de faire venir tous les fabricants pour tester l'interopérabilité de leur matériel avec celui des collègues, l'IHE doit préparer les procédures
de test et les machines qui vont servir. “Quand les industriels débarquent de l'avion, ils peuvent commencer immédiatement, remarque Eric Poiseau. Leurs machines sont prêtes. Ils branchent, ça marche. On est prêt à tester dès le premier jour à 11h du matin. On ne peut pas passer deux jours à se dire quelle est ton adresse IP… Alors on fournit des paramètres de communication pour chacun des équipements (3).”
Pendant le Connect-a-thon, libre choix est laissé aux fabricants de tester avec qui ils veulent, quand ils veulent. Mais pour que l’IHE valide un succès, ils ont un ensemble de tests à réaliser. “Souvent les industriels testent en fonction d’affinité ou de leur nationalité. Les Américains entre eux ou les Japonais entre eux par exemple. Mais on voit aussi des sociétés se dire : on a répondu à un appel d’offres ensemble, ce serait donc bien qu’on teste ensemble l’interopérabilité de nos matériels.” Il se présente aussi des cas de fonctionnalités orphelines, ou, au contraire, surreprésentées. Certains produits implémentent beaucoup de fonctions ; d’autres en implémentent moins. “Notre façon de fonctionner fait beaucoup appel au volontariat, témoigne Éric Poiseau. Mais les industriels s’impliquent, car, pour eux, il y a un intérêt à ce que cela se fasse. Le modèle a fonctionné, mais maintenant, il se trouve face à un changement d'échelle. C'est pour cela que l'IHE s'est engagé dans un processus -auquel l'INRIA participe également- d'amélioration de son organisation et de structuration de son initiative." L'équipe technique s'en voit aussi spectaculairement renforcée. Eric Poiseau s'apprête à “constituer toute une équipe de développement. Un première ingénieur expert (4) été recruté au sein de l'INRIA en octobre dernier. Deux autres doivent suivre, apportés cette-ci par l'IHE (5)." Parmi les premières missions de cette équipe : la mise au point d'une nouvelle génération d'outils. “Il
nous faut une base de test neuve qui corresponde à une vision plus
globale, quelque-chose que nous n'aurions pas pu prédire à la fin des
années 1990. Dans ces tout débuts, on traitait uniquement de radiologie
.” Ceci étant dit, “l'IHE n'a pas pour vocation d'imposer tel ou tel
produit. On raisonne uniquement en termes de briques fonctionnelles.
On n’a peut-être pas tout résolu, mais 90% des problèmes le sont. Pour
la plupart des équipements, l'interopérabilité fonctionne.” | Directeur technique de l'IHE Europe, Éric Poiseau dirige maintenant l'équipe IHE Development au sein de l'INRIA. |
“Et surtout, constate Éric Poiseau, on a développé un langage commun entre le client et tous les fournisseurs.” Auparavant, selon l'hôpital, quand un patient effectuait son admission, certains établissements parlaient de "séjours", d’autres de "visites", d’autres de "rencontres"… etc. “Maintenant tout le monde rédige ses appels d’offres avec un référentiel similaire. Ce même référentiel est devenu le langage commun des vendeurs entre eux.” | Joela Francisco, de l'équipe IHE Development. |
Notes
(1) Créée en 2006, VisAGeS est une équipe de recherche conjointe de l'Inserm et de l'INRIA, au sein de l'Irisa, à Rennes. Elle travaille sur les algorithmes en imagerie médicale, les systèmes d’aide aux interventions guidées par l’ordinateur, en particulier dans le cadre d'applications traitant
de pathologies liées à la tête et au cerveau..
(2) Trois Connect-a-thons se déroulent chaque année dans le monde : Europe, Japan et USA.
(3) Cette marche vers une meilleur interoperabilité repose sur deux familles de standards complémentaires. Premièrement : DICOM
(Digital Imaging and Communications in Medicine). Lancé en 1993, il s'agit d'un ensemble de standars pour manier, stocker, imprimer ou transmettre des informations liées à médicale. Un de ses composants clés : son protocole de communication. En l'occurrence : TCP/IP, qui permet à des machines hétéroclites de communiquer ensemble. Il comprend aussi une définition de format, non seulement pour les images mais aussi pour les données sur le patient. Il reprend des éléments d'autres standards arrivés à maturité : JPEG, MPEG, LOINC, SNOMED. Deuxième famille : HL7 (Health Level Seven). Apparue à la fin des années 1980, elle est devenue le standard pour interfacer les données patient au sein de la plupart des hôpitaux et cliniques. Elle fournit un cadre exhaustif pour l'échange de données médicales.
(4) Joela Francisco
(5) L'IHE Europe est essentiellement financée par le Cocir, le Comité de coordination européen. des industries de radiologie, d’électronique médicale et d’informatique de santé.
(6) Groupement pour la modernisation du système d'information hospitalier, le GMSIH a pour mission de standardiser les langages et les procédures techniques au sein des établissements français.
Version imprimable de cet article en PDF
Photos : Jacques Fauquex